Cette inscription gravée sur le fronton du Panthéon résonne comme une promesse de mémoire éternelle. Dans une époque où nous déconstruisons systématiquement nos repères, où le mérite semble s’être dilué dans un relativisme ambiant, cette phrase nous interpelle. Que reste-t-il de cet idéal révolutionnaire quand la France semble hésiter sur ce qui fait sa grandeur ? Nous allons explorer l’histoire tumultueuse de cette devise, née dans le feu révolutionnaire et ballottée au gré des régimes politiques. Un voyage au cœur de notre rapport conflictuel à l’héroïsme, à la reconnaissance, à l’identité nationale.
Quand Louis XV voulait honorer une sainte et créa sans le savoir le temple de la République
L’histoire commence en 1744, dans un lit de malade. Louis XV, atteint d’une grave maladie à Metz pendant la guerre de Succession d’Autriche, fait un vœu solennel à sainte Geneviève, patronne de Paris. S’il guérit, il lui consacrera une église somptueuse. Le roi survit, et sa promesse va produire un chef-d’œuvre architectural qui lui échappera complètement.
En 1755, l’architecte Jacques-Germain Soufflot reçoit la commande. Il conçoit un édifice néoclassique ambitieux, un plan en croix grecque surmonté d’une triple coupole, inspiré du Panthéon de Rome et de Saint-Pierre. Le chantier démarre en 1758, financé par une loterie royale. Soufflot meurt en 1780 sans voir son œuvre achevée. Ses élèves Jean-Baptiste Rondelet et Maximilien Brébion terminent les travaux en 1790. L’église Sainte-Geneviève culmine alors à 83 mètres, monument le plus haut de Paris. Mais voilà l’ironie du sort : l’édifice n’a jamais été consacré. La Révolution déferle avant l’inauguration religieuse, transformant ce temple catholique en sanctuaire laïc. Louis XV a involontairement financé le futur autel de la République.
1791 : la naissance d’une devise qui bouleverse le culte des puissants
Le 2 avril 1791, Honoré Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau, s’éteint dans sa maison parisienne. Cet orateur flamboyant, figure populaire de la Révolution, laisse un vide immense. L’Assemblée constituante réagit avec une rapidité stupéfiante. Dès le 4 avril, elle décrète que l’église Sainte-Geneviève, tout juste achevée et non consacrée, sera transformée en nécropole civile destinée à recevoir les cendres des grands hommes.
Claude-Emmanuel de Pastoret, procureur général syndic du département de Paris, propose alors cette formule devenue iconique : « Aux grands hommes la patrie reconnaissante ». Ces quelques mots opèrent une révolution philosophique radicale. Fini le temps où seul le roi faisait des saints et décidait des honneurs posthumes. Désormais, ce sont les citoyens, à travers leurs représentants, qui choisissent d’honorer leurs pairs méritants. Le décret précise que le corps législatif décidera seul à quels hommes ces honneurs seront rendus, consacrant une vision méritocratique fondée sur les talents, les lumières et les services rendus à la nation plutôt que sur la naissance ou l’héroïsme militaire. Cette conception avait une noblesse qu’on peine à retrouver aujourd’hui.
| Critères | Avant 1791 | Après 1791 |
|---|---|---|
| Nature du monument | Église catholique dédiée à Sainte-Geneviève | Temple laïc, nécropole nationale |
| Qui décide des honneurs | Le roi et l’Église | L’Assemblée nationale, puis le Président de la République |
| Critères de grandeur | Sainteté, naissance aristocratique, faveur royale | Mérite, talents, services rendus à la patrie |
| Symbolique politique | Pouvoir monarchique et religieux | Souveraineté populaire et laïcité républicaine |
Un fronton qui valse au rythme des régimes : disparitions et retours spectaculaires
L’inscription ne restera pas tranquillement gravée dans la pierre. Chaque changement de régime politique va la faire apparaître ou disparaître, transformant le fronton en véritable baromètre idéologique.
Entre 1791 et 1806, la devise révolutionnaire orne fièrement le monument. Puis Napoléon Ier visite l’édifice le 13 février 1806 et prend une décision radicale : le 20 février, un décret rend le bâtiment au culte catholique. L’inscription disparaît. La Restauration maintient cette fonction religieuse jusqu’en 1830. Mais la Monarchie de Juillet change la donne : Louis-Philippe rétablit le Panthéon comme temple des grands hommes. La devise revient, sculptée dans la pierre par David d’Angers entre 1830 et 1837, accompagnée d’un bas-relief monumental représentant la France distribuant des couronnes aux figures illustres. Le Second Empire inverse à nouveau la vapeur : de 1851 à 1870, l’édifice redevient église, l’inscription s’efface une fois de plus.
Le retour définitif survient en 1885. Victor Hugo meurt le 22 mai. Le gouvernement de Jules Grévy décide d’organiser des funérailles nationales. Le député Anatole de La Forge propose alors l’inhumation au Panthéon. Le 26 mai, deux décrets présidentiels actent le changement : le Panthéon retrouve définitivement sa destination laïque, et Hugo y sera déposé. Le 1er juin, plus d’un million de Parisiens suivent le cortège funèbre de l’Arc de Triomphe jusqu’au Panthéon. La devise réapparaît sur le fronton, pour ne plus jamais le quitter. Ce monument prétendu « de tous les Français » n’a jamais cessé d’être un champ de bataille idéologique, révélant notre difficulté persistante à nous accorder sur ce qui constitue la grandeur nationale.
« Homme » : quand un mot universel devient un champ de mines politique
Abordons frontalement le débat linguistique qui agite périodiquement notre époque. Le mot « homme » dans cette devise provient du latin « homo », qui au XVIIIe siècle désignait l’être humain dans son sens générique, sans distinction de sexe. Cette étymologie est indiscutable.
Pourtant, depuis le Xe siècle, le français connaît cette double acception : « homme » peut signifier l’humanité universelle ou le masculin spécifique. Les révolutionnaires de 1791 pensaient certainement à l’universel, nourris qu’ils étaient de philosophie des Lumières. L’Assemblée constituante définissait le grand homme comme celui qui mérite ce titre « par une longue suite de pensées, d’actions et d’ouvrages », sans référence au genre. Mais reconnaissons la réalité historique : les pratiques de l’époque étaient exclusivement masculines. Aujourd’hui encore, seules six femmes reposent au Panthéon contre des dizaines d’hommes.
Faut-il pour autant réécrire cette devise ? Vouloir modifier l’inscription reviendrait à nier l’histoire plutôt qu’à l’assumer et la compléter. Les tentatives récentes d’anachronisme, comme certaines déclarations politiques de 2025, relèvent davantage de postures médiatiques que de réflexion historique sérieuse. La vraie question n’est pas de féminiser une formule du XVIIIe siècle, mais de continuer à honorer des personnalités féminines dignes d’y figurer, complétant ainsi par l’action ce que la devise proclamait en principe.
De Mirabeau à Joséphine Baker : qui mérite vraiment le Panthéon ?
L’histoire des panthéonisations commence par un paradoxe savoureux. Mirabeau, premier entré le 4 avril 1791, devient également le premier à en être expulsé. En septembre 1794, on découvre dans une « armoire de fer » aux Tuileries les preuves de sa trahison : il complotait avec Louis XVI dès 1789. Ses restes sont retirés du monument. Mauvais départ pour le temple de la vertu républicaine.
Les critères de panthéonisation ont considérablement évolué depuis. Nous observons plusieurs grandes catégories de personnalités honorées, reflétant les priorités changeantes de la nation :
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Philosophes et écrivains : Voltaire et Rousseau entrent dès 1791, incarnant les Lumières. Victor Hugo suit en 1885, Émile Zola en 1908, André Malraux en 1996. Alexandre Dumas rejoint le Panthéon en 2002.
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Hommes politiques : Léon Gambetta, Jean Jaurès, Jean Moulin symbolisent différentes facettes de l’engagement républicain et résistant.
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Résistants et héros nationaux : Jean Moulin en 1964 ouvre la voie. Quatre résistants entrent en 2015, honorant ceux qui refusèrent la soumission.
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Scientifiques : Pierre et Marie Curie représentent l’excellence scientifique française. Marie Curie devient en 1995 la première femme panthéonisée pour ses propres mérites.
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Artistes : Joséphine Baker entre en 2021, première femme noire au Panthéon, artiste et résistante. Un choix symbolique fort, mais qui interroge.
Peut-on vraiment définir objectivement la grandeur ? Le choix présidentiel actuel semble davantage guidé par des considérations médiatiques et des agendas politiques que par une évaluation sereine et méritocratique. La panthéonisation est devenue un outil de communication, une opération de storytelling national plutôt qu’une reconnaissance spontanée de services exceptionnels. Cette dérive pose question.
Cette devise défie-t-elle encore notre France du XXIe siècle ?
Dans une société qui déconstruit systématiquement ses héros, qui traque chez chaque grande figure du passé les imperfections morales à l’aune de nos critères contemporains, cette formule garde-t-elle un sens ? Nous vivons une époque de relativisme absolu où toute forme de grandeur semble suspecte, où l’excellence est souvent perçue comme une violence symbolique.
La tension est palpable entre l’idéal républicain de reconnaissance du mérite et les débats contemporains sur la « cancel culture » des grandes figures historiques. Nous voulons des héros immaculés, conformes à notre morale actuelle dans tous ses aspects. Une exigence impossible qui condamne au final à ne plus honorer personne, ou à choisir selon des critères politiquement opportuns plutôt que véritablement méritocratiques.
Une nation qui n’honore plus ses grands hommes, qui relativise systématiquement leurs accomplissements, se condamne au déclin identitaire. Sans mémoire collective structurée autour de figures exemplaires, comment transmettre des valeurs, inspirer l’excellence, construire un récit national cohérent ? Mais la vraie question n’est finalement pas de changer la devise ou de la féminiser cosmétiquement. Elle est de savoir si nous sommes encore capables de produire des personnalités dignes d’être honorées, et si nous aurons le courage de les reconnaître malgré leurs inévitables imperfections. Car les grands hommes ne sont jamais parfaits, ils sont simplement exceptionnels dans leur contribution à l’humanité. C’est cela que nous avons oublié.







