Effet Cantillon : définition et impact sur l’inflation

Quand la Banque centrale européenne inonde les marchés de liquidités, votre voisin fortuné voit son portefeuille boursier s’envoler pendant que vous constatez, impuissant, la hausse du prix de vos courses. Ce décalage n’a rien d’un hasard. Il porte un nom : l’effet Cantillon. Cette mécanique silencieuse redistribue la richesse sans que personne ne vote, sans débat public, sans transparence. Pendant que certains captent la nouvelle monnaie avant l’inflation, d’autres la subissent après. L’argent créé ne se diffuse pas équitablement dans l’économie, il emprunte des canaux privilégiés qui enrichissent systématiquement les mêmes. Nous allons vous montrer comment fonctionne ce transfert de richesse déguisé, vieux de trois siècles mais terriblement actuel, et pourquoi il explique une partie des inégalités que vous ressentez au quotidien.

Richard Cantillon et la naissance d’une théorie explosive

Richard Cantillon naît vers 1680 à Ballyheigue, en Irlande, dans une famille d’origine espagnole. Ce n’est ni un professeur ni un théoricien en chambre. Cantillon est un banquier international, un spéculateur cosmopolite qui observe l’économie depuis les salles de marché parisiennes. Il fait fortune en France dans les années 1720 en pariant contre le système de John Law, cette expérience monétaire désastreuse qui ruina des milliers d’épargnants mais enrichit quelques initiés. Cantillon vend ses actions de la Compagnie des Indes au bon moment, empoche des gains colossaux et se retire à Londres avec sa fortune.

C’est dans ce contexte qu’il rédige son unique ouvrage, l’Essai sur la nature du commerce en général, probablement vers 1730. Le manuscrit circule en privé parmi les intellectuels avant d’être publié anonymement en 1755, vingt ans après sa mort mystérieuse dans l’incendie de sa demeure londonienne en 1734. L’œuvre influence profondément les physiocrates français et Adam Smith lui-même y fait référence. L’économiste William Stanley Jevons le redécouvre au XIXe siècle et le qualifie de premier véritable traité d’économie.

La découverte fondamentale de Cantillon tient en une phrase : la monnaie ne se répand pas uniformément dans l’économie. Comme du miel versé au centre d’une soucoupe, elle s’écoule progressivement, enrichissant d’abord ceux qui se trouvent près du point d’injection. Friedrich Hayek reprendra cette métaphore des siècles plus tard pour décrire ce mécanisme. Cantillon avait tout compris en observant l’arrivée d’or et d’argent des colonies : les premiers bénéficiaires modifient leurs dépenses, font monter certains prix, et ce n’est qu’après un long délai que l’ensemble de la société ressent les effets inflationnistes. Les derniers touchés paient le prix fort sans avoir profité de l’afflux monétaire.

Le mécanisme de l’effet Cantillon décrypté

Quand une banque centrale injecte de la nouvelle monnaie, elle ne dépose pas un chèque sur le compte de chaque citoyen. Elle achète des obligations d’État auprès des banques commerciales, finance des institutions financières, intervient sur les marchés. La monnaie entre dans l’économie par des points institutionnels précis, accessibles à une minorité. Ce processus crée une hiérarchie invisible mais implacable entre ceux qui reçoivent l’argent frais et ceux qui le recevront en dernier, dilué par l’inflation.

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Le mécanisme se déroule en trois temps distincts. Les premiers bénéficiaires, banques et investisseurs proches des circuits de création monétaire, reçoivent les liquidités alors que les prix n’ont pas encore bougé. Leur pouvoir d’achat augmente instantanément. Ils peuvent acheter des actifs, investir, consommer avant que l’inflation ne se manifeste. Les bénéficiaires intermédiaires, entreprises et secteurs liés aux premiers, voient ensuite arriver cet argent par ricochet. Les prix commencent à monter dans certains secteurs, l’inflation devient sélective. Enfin, les derniers touchés, salariés à revenu fixe, retraités et épargnants, constatent la hausse généralisée des prix sans avoir vu leur pouvoir d’achat augmenter. Ils reçoivent une monnaie déjà dévalorisée.

Voici comment se manifeste concrètement ce processus à chaque étape :

  • Injection initiale : les banques centrales créent de la monnaie et la versent aux institutions financières via des rachats d’actifs ou des prêts à taux préférentiels
  • Phase d’enrichissement : les banques et investisseurs utilisent ces liquidités pour acheter des actions, de l’immobilier, des obligations, faisant grimper le prix de ces actifs avant l’inflation généralisée
  • Diffusion retardée : progressivement, l’argent se diffuse vers l’économie réelle par les salaires, les dépenses, mais les prix à la consommation ont déjà augmenté
  • Appauvrissement relatif : les derniers bénéficiaires subissent l’inflation sans avoir profité de la création monétaire, leur pouvoir d’achat réel diminue

Ce n’est pas un dysfonctionnement du système. C’est le système lui-même. Un transfert silencieux de richesse des classes moyennes et populaires vers ceux qui ont accès aux canaux de création monétaire. L’inflation n’est pas un phénomène naturel qui frappe uniformément, c’est une redistribution qui favorise systématiquement les mêmes.

Les gagnants et les perdants : une fracture économique assumée

L’effet Cantillon trace une ligne de démarcation brutale dans la société. D’un côté, ceux qui ont accès au crédit bancaire à bas coût, qui possèdent des actifs financiers et immobiliers, qui peuvent investir avant que les prix ne s’envolent. De l’autre, ceux qui vivent de revenus fixes, qui épargnent sur des comptes rémunérés en dessous de l’inflation, qui découvrent la hausse des prix au supermarché sans comprendre pourquoi leur pouvoir d’achat s’érode.

Les premiers bénéficiaires ne sont pas difficiles à identifier : les banques commerciales reçoivent directement les liquidités des banques centrales, les investisseurs institutionnels captent les flux monétaires sur les marchés financiers, les grandes entreprises accèdent au crédit à des conditions avantageuses, les détenteurs d’actifs voient leur patrimoine gonfler mécaniquement. Pendant ce temps, les derniers touchés subissent l’inflation sans compensation : salariés dont les revenus n’augmentent qu’après les prix, retraités aux pensions indexées avec retard, épargnants dont les livrets perdent du pouvoir d’achat, classes moyennes qui ne possèdent ni actions ni patrimoine immobilier significatif.

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Premiers bénéficiaires Derniers bénéficiaires
Banques commerciales et institutions financières Salariés à revenus fixes
Accès privilégié au crédit bon marché Accès limité au crédit, taux plus élevés
Revenus tirés du capital et des investissements Revenus du travail, pensions de retraite
Patrimoine en actifs financiers et immobiliers Épargne liquide, peu ou pas d’actifs réels
Enrichissement par la hausse des prix d’actifs Appauvrissement par l’inflation des biens de consommation
Peuvent acheter avant la hausse généralisée Subissent la hausse après la création monétaire

Ce tableau n’est pas une caricature, c’est un constat factuel. Les politiques monétaires expansionnistes enrichissent mécaniquement ceux qui possèdent déjà, appauvrissent relativement ceux qui dépendent du travail. Vous pouvez travailler dur, épargner consciencieusement, votre pouvoir d’achat réel diminue pendant que d’autres voient leur fortune croître sans effort particulier. L’effet Cantillon transforme la création monétaire en machine à creuser les inégalités.

Assouplissement quantitatif : l’effet Cantillon en action

Les programmes d’assouplissement quantitatif lancés après la crise de 2008 constituent un cas d’école de l’effet Cantillon à grande échelle. La Réserve fédérale américaine déclenche en novembre 2008 son premier programme de rachats massifs d’actifs, injectant 1 750 milliards de dollars entre 2008 et 2010. La Banque centrale européenne suit en 2015. Puis vient mars 2020 : face à la pandémie, la Fed relance la machine à 120 milliards de dollars par mois, portant son bilan de 4 100 milliards en mars 2020 à près de 9 000 milliards en mars 2022.

Où est parti tout cet argent ? Pas dans votre poche. Les indices boursiers explosent, le S&P 500 triple entre 2009 et 2020. L’immobilier s’envole, les prix des logements aux États-Unis grimpent de 22% pour les maisons neuves et de 2,4% pour l’existant depuis 2011, selon les données officielles. Les détenteurs d’actifs s’enrichissent massivement pendant que l’inflation reste contenue dans les statistiques officielles. L’économiste Thomas Piketty le constate sans détour : cette politique monétaire a contribué à stimuler les cours boursiers et immobiliers, enrichissant les mieux nantis.

Puis arrive l’inflation généralisée en 2021-2022. Soudainement, les courses alimentaires flambent, l’énergie s’envole, le coût de la vie explose pour les ménages ordinaires. Ce n’est pas une surprise, c’est la conséquence logique et prévisible de l’effet Cantillon. Les milliers de milliards injectés ont d’abord gonflé les actifs financiers, puis se sont diffusés vers l’économie réelle avec un décalage de plusieurs années. Les banques centrales prétendent découvrir une inflation inattendue, mais Cantillon l’avait prédit trois siècles plus tôt. Le mécanisme fonctionne exactement comme il l’avait décrit : les riches ont profité de la hausse des actifs avant l’inflation, les classes moyennes subissent l’inflation après.

Les conséquences sociales et politiques ignorées

L’effet Cantillon ne se limite pas aux colonnes de chiffres et aux courbes d’inflation. Il creuse une fracture sociale qui alimente la colère et la défiance. Quand vous travaillez quarante heures par semaine et voyez votre pouvoir d’achat s’éroder pendant que votre voisin rentier s’enrichit sans effort, vous comprenez intuitivement qu’il y a une injustice. Vous ne connaissez peut-être pas le terme d’effet Cantillon, mais vous en ressentez les conséquences chaque jour.

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Cette dynamique érode méthodiquement la classe moyenne. Les familles qui vivaient correctement avec un salaire se retrouvent en difficulté. L’accession à la propriété devient inaccessible pour les jeunes générations pendant que les propriétaires existants voient leur patrimoine gonfler. Le sentiment de déclassement n’est pas une perception, c’est une réalité mathématique produite par la création monétaire. Les inégalités de patrimoine explosent : entre 2008 et 2020, les 1% les plus riches captent l’essentiel de la création de richesse pendant que les classes moyennes stagnent ou reculent.

Ce mécanisme nourrit la frustration politique que nous observons partout en Occident. La défiance envers les élites, le rejet du système, la montée des populismes s’expliquent en partie par cette injustice économique silencieuse. Les banques centrales, institutions non élues et largement opaques, distribuent des milliers de milliards selon des modalités qui favorisent systématiquement les privilégiés. Le dirigisme monétaire remplace le mérite par la proximité aux circuits de création monétaire. Vous pouvez travailler, innover, entreprendre, vous serez toujours désavantagé face à celui qui capte directement les flux monétaires. L’effet Cantillon transforme le capitalisme de marché en capitalisme de connivence où les gains ne récompensent plus l’effort mais l’accès aux bonnes institutions.

Peut-on échapper à l’effet Cantillon ?

Face à ce mécanisme systémique, les marges de manœuvre individuelles existent mais restent limitées. Vous ne pouvez pas changer la politique des banques centrales, mais vous pouvez modifier votre positionnement dans la chaîne de diffusion monétaire. La stratégie défensive consiste à se rapprocher des actifs réels plutôt que de conserver une épargne liquide qui se fait grignoter par l’inflation.

Les stratégies concrètes pour limiter votre exposition à l’effet Cantillon incluent :

  • Investir dans l’immobilier, même modestement, pour bénéficier de la hausse des prix d’actifs plutôt que de la subir
  • Détenir des actions d’entreprises solides qui captent les flux monétaires via les marchés financiers
  • Diversifier avec de l’or physique, actif réel qui conserve son pouvoir d’achat sur le long terme
  • Minimiser l’épargne en liquidités, systématiquement perdante face à l’inflation réelle
  • Accéder au crédit immobilier à taux fixe pour profiter de l’inflation qui érode la dette

Ces stratégies ne résolvent rien au niveau systémique. Elles vous permettent simplement de passer du mauvais côté de la barrière au bon. Mais que faire quand on n’a pas les moyens d’investir dans l’immobilier ou les actions ? Vous restez coincé du côté des perdants, subissant un mécanisme contre lequel vous ne pouvez rien.

La question systémique reste entière : faut-il accepter que des institutions non élues disposent d’un pouvoir quasi illimité de création monétaire ? Les alternatives existent, du retour à une discipline monétaire stricte aux cryptomonnaies décentralisées, en passant par les propositions de monnaies adossées à des actifs réels. Certains évoquent même la fin du monopole des banques centrales sur la création monétaire. Mais soyons réalistes : les bénéficiaires actuels du système n’ont aucun intérêt à le changer. L’effet Cantillon continuera de fonctionner tant que la création monétaire restera le privilège d’une minorité qui en capte les fruits avant tout le monde.

Sources

https://fr.wikipedia.org/wiki/Richard_Cantillon

https://editions.institutcoppet.org/EL/Cantillon-Essai.pdf

https://www.ined.fr/fr/publications/editions/classiques/essai-sur-la-nature-du-commerce-en-general

https://www.econlib.org/library/NPDBooks/Cantillon/cntNT.html

https://www.gate.com/fr/learn/articles/the-cantillon-effect-how-new-money-reshapes-wealth-inflation-and-crypto

https://fr.wikipedia.org/wiki/Assouplissement_quantitatif

https://www.banque-france.fr/fr/publications-et-statistiques/publications/quantitative-easing

https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2024/03/26/la-conduite-de-la-politique-monetaire-en-zone-euro-et-aux-etats-unis

https://www.allnews.ch/content/news/comment-la-fed-stimulé-l’économie-à-travers-les-crises

https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1750705/thomas-piketty-inegalites-richesse-pauvres

https://www.contrepoints.org/2023/10/13/465310-comment-la-politique-monetaire-de-la-bce-exacerbe-les-inegalites-en-france

https://or.fr/actualites/inflation-erosion-monetaire-2618

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