Les Accords d’Oslo (1993-1995) : le guide complet pour tout comprendre

Alors que Gaza est en ruines et que la Cisjordanie se fragmente sous les colonies, une question revient sans cesse : qu’est-ce qui était censé se passer ? Tout commence par une image. Une pelouse immaculée. Une poignée de main hésitante entre deux hommes qui se détestaient. Et Bill Clinton, sourire aux lèvres, qui tend les bras comme s’il venait d’accomplir un miracle. Ce 13 septembre 1993, des millions de personnes ont cru, sincèrement, que trente ans de guerre venaient de changer de trajectoire.

Trente ans plus tard, il n’y a pas d’État palestinien. Les colons sont neuf fois plus nombreux qu’en 1993. Et celui qui a signé les accords d’Oslo côté israélien a été assassiné deux ans après. Dans ce guide, nous revenons sur ce que les accords d’Oslo ont réellement dit, ce qu’ils ont tu, et pourquoi leur fantôme hante encore chaque négociation du Proche-Orient.

Ce que les Accords d’Oslo ont réellement changé — et ce qu’ils n’ont jamais promis

Commençons par là où tout le monde se trompe : Oslo n’était pas un accord de paix. C’était une feuille de route vers de futures négociations, un cadre intérimaire de cinq ans destiné à poser les bases d’un règlement permanent. Deux choses concrètes en sont nées : la reconnaissance mutuelle entre Israël et l’OLP, et la création de l’Autorité palestinienne, chargée d’administrer des zones limitées en Cisjordanie et à Gaza. C’est tout. Et c’est considérable. Mais ce que les textes ne disaient pas l’est tout autant.

Ni État palestinien, ni gel des colonies, ni statut de Jérusalem, ni sort des réfugiés. Ces questions dites « de statut final » étaient délibérément renvoyées à plus tard. Le tableau ci-dessous illustre ce hiatus entre ce qu’Oslo a effectivement acté et ce qu’il a volontairement écarté.

Ce qu’Oslo a crééCe qu’Oslo a évité de trancher
Reconnaissance mutuelle Israël / OLPLe statut définitif de Jérusalem
Création de l’Autorité palestinienneLe droit au retour des réfugiés palestiniens
Retrait partiel de l’armée israélienne de Gaza et JérichoLe sort des colonies israéliennes
Autonomie palestinienne intérimaire de 5 ansLes frontières définitives d’un futur État
Premières élections législatives palestiniennes (1996)La répartition des ressources en eau

Ce que l’on comprend, en lisant froidement les textes, c’est qu’Oslo était un accord asymétrique entre un mouvement politique, l’OLP, et un État souverain. À aucun moment un État palestinien n’y était envisagé, même en perspective. Personne, côté palestinien, ne l’ignorait.

Le contexte qui a rendu Oslo possible : du soulèvement de 1987 aux coulisses de 1992

Pour comprendre Oslo, il faut remonter au 9 décembre 1987, jour où un camion israélien percute une voiture transportant des ouvriers palestiniens dans le camp de réfugiés de Jabalia, à Gaza. Quatre morts. Une étincelle. Ce qui suit, c’est la première Intifada, un soulèvement populaire massif qui durera six ans, épuisera les deux camps et projettera la cause palestinienne sur la scène internationale comme jamais auparavant. Des enfants jetant des pierres contre des chars. Des images qui font le tour du monde.

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La conférence de Madrid, en octobre 1991, tente de canaliser cette dynamique sous patronage américano-russe. Israël, la Syrie, le Liban, l’Égypte et une délégation jordano-palestinienne s’assoient à la même table, une première historique. Mais les négociations officielles patinent. Israël refuse de reconnaître l’OLP comme interlocuteur direct. Les canaux publics sont bloqués. L’OLP, affaiblie après avoir soutenu Saddam Hussein lors de la guerre du Golfe, est isolée diplomatiquement et financièrement au bord de l’asphyxie. Arafat avait besoin d’un accord pour survivre politiquement. C’est dans ce contexte de fragilité partagée qu’une idée germera : contourner les diplomates officiels et négocier en secret, ailleurs.

La Norvège dans l’ombre : comment des négociations secrètes ont accouché d’un accord historique

Tout commence en janvier 1992, quand Ahmed Qoreï, chef du département économique de l’OLP, sollicite un sociologue norvégien peu connu hors de Scandinavie : Terje Rød-Larsen, directeur de l’Institut Fafo. Ce dernier avait mené des enquêtes sur les conditions de vie en Cisjordanie et Gaza, établissant ainsi des contacts rares avec les deux parties. Il propose ses bons offices. La Norvège, petite nation neutre sans ambitions coloniales dans la région, est le lieu idéal pour ce genre d’opération discrète.

Les réunions se tiennent dans un manoir isolé en dehors d’Oslo, à l’écart de toute caméra. Du côté israélien, ce sont d’abord des universitaires, Yair Hirschfeld et Ron Pundak, qui ouvrent le dialogue avant que les officiels, Uri Savir et l’avocat Joel Singer, ne prennent le relais. Du côté palestinien, Qoreï et Mahmoud Abbas supervisent les discussions. Ce qui frappe les témoins de l’époque, c’est l’humanité de ces échanges : les négociateurs ont dîné ensemble, marché, ri, appris à se connaître en dehors de tout protocole. Neuf mois de discussions secrètes, et c’est précisément cette intimité forcée qui a permis l’impensable.

Rød-Larsen et son épouse, la diplomate Mona Juul, ont géré avec une discrétion remarquable la logistique de ces rencontres multiples. Le 20 août 1993, la déclaration de principes est paraphée à Oslo. Le monde n’en sait encore rien. Il faudra attendre le 13 septembre pour la cérémonie publique à Washington.

Oslo I (1993) : ce que dit vraiment la Déclaration de principes

Le 13 septembre 1993, sur la pelouse de la Maison-Blanche, Shimon Peres et Mahmoud Abbas signent la Déclaration de principes. Rabin et Arafat échangent cette poignée de main devant 3 000 invités et Clinton, qui écarte les bras comme pour les réunir physiquement. La cérémonie dure une heure. Les images font le tour du monde. Mais qu’y a-t-il réellement dans ce texte ?

Trois piliers structurent Oslo I. Le premier est la reconnaissance mutuelle : l’OLP accepte le droit d’Israël à exister en paix et sécurité, Israël reconnaît l’OLP comme représentante légitime du peuple palestinien. Le deuxième pilier est une autonomie palestinienne intérimaire de cinq ans, ouverte par le retrait israélien de Gaza et de Jéricho, et par la mise en place d’une Autorité palestinienne provisoire. Le troisième est la promesse de négocier les questions finales (Jérusalem, réfugiés, colonies, frontières) dès la troisième année, pour aboutir avant mai 1999. En mai 1994, l’accord Gaza-Jéricho concrétise ces premiers transferts de pouvoirs. En octobre de la même année, Rabin, Peres et Arafat reçoivent le prix Nobel de la paix. Le monde y croit encore.

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Oslo II (1995) : la Cisjordanie découpée en trois zones

Moins célébré qu’Oslo I, l’accord de Taba, signé le 28 septembre 1995 à Washington après avoir été négocié en Égypte, est pourtant celui qui dessine concrètement le territoire. C’est lui qui divise la Cisjordanie en trois zones dont les contours conditionnent encore aujourd’hui la vie de millions de Palestiniens. Ce découpage, pensé comme provisoire et transitoire sur cinq ans, n’a jamais été révisé.

Voici comment ces trois zones s’articulent, telles que définies par l’accord :

  • Zone A (18 % du territoire) : sous contrôle civil et militaire palestinien. Elle regroupe les grandes villes comme Ramallah, Jénine, Naplouse, Tulkarem, Bethléem et Jéricho, à l’exception partielle d’Hébron.
  • Zone B (22 % du territoire) : sous contrôle civil palestinien et militaire conjoint israélo-palestinien. Elle englobe la quasi-totalité des villages palestiniens de Cisjordanie.
  • Zone C (60 % du territoire) : entièrement sous contrôle israélien. C’est la seule bande de terre non fragmentée, qui concentre les colonies, les installations militaires et la vallée du Jourdain.

Cette zone C, qui représente les trois cinquièmes de la Cisjordanie, devait selon les textes être progressivement transférée à l’autorité palestinienne dans les dix-huit mois suivant l’entrée en fonction du Conseil législatif. Trente ans plus tard, ce transfert n’a pas eu lieu. Le « provisoire » est devenu permanent. C’est peut-être là le symbole le plus cru de l’échec d’Oslo.

Les hommes derrière les accords : portraits des acteurs clés

Yitzhak Rabin n’était pas un idéaliste. Général de l’armée israélienne, chef d’état-major pendant la guerre des Six Jours, il avait été l’un des artisans de la répression de la première Intifada. Sa décision de négocier avec l’OLP était celle d’un pragmatique convaincu, selon ses propres mots, que la paix était devenue pour Israël « une nécessité vitale », une affaire de sécurité autant que de morale. C’est cette crédibilité de militaire devenu partisan de la paix qui lui donnait un poids politique qu’aucune colombe n’aurait pu avoir.

Yasser Arafat jouait quant à lui une partition plus ambiguë. Affaibli après le soutien de l’OLP à Saddam Hussein, il avait besoin d’Oslo pour exister encore. Shimon Peres, ministre des Affaires étrangères israélien, est souvent qualifié de « grand artisan » des accords, lui qui croyait depuis longtemps à la voie diplomatique. Mahmoud Abbas, alors responsable des négociations palestiniennes et futur président de l’Autorité palestinienne, signe lui la déclaration aux côtés de Peres. Et puis il y a Terje Rød-Larsen, l’homme de l’ombre norvégien, dont le rôle facilitative a été décisif. Son image s’est depuis profondément ternie : en 2026, une enquête norvégienne l’a inculpé pour corruption, dans le cadre des révélations sur le réseau de Jeffrey Epstein, avec lequel il entretenait des liens financiers étroits documentés.

Les oppositions à Oslo : ceux qui ont dit non dès le premier jour

L’encre n’était pas sèche que les critiques fusaient des deux côtés. Du côté palestinien, le Hamas a immédiatement rejeté l’accord, le qualifiant de simple « autre visage de l’occupation ». L’intellectuel Edward Saïd, l’une des voix palestiniennes les plus respectées à l’international, a pointé une faille fondamentale : les textes ne prévoyaient aucune garantie de sécurité pour les Palestiniens face aux incursions israéliennes, alors qu’ils encadraient minutieusement la sécurité d’Israël. Pour lui, Oslo consacrait une logique coloniale plutôt que de la remettre en cause.

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En Israël, la droite religieuse et nationaliste vivait Oslo comme une trahison des « terres bibliques ». Des manifestations violentes éclatent, des images de Rabin habillé en uniforme nazi circulent lors de rassemblements d’extrême droite. Netanyahu, alors chef de l’opposition, multiplie les accusations de « traîtrise ». Ce rejet simultané et symétrique des deux côtés n’était pas anodin : il révélait à quel point Oslo avait été négocié par des élites politiques sans véritable mandat populaire, ni d’un côté ni de l’autre. Ce n’est pas un hasard si les premières bombes du Hamas ont suivi de quelques mois la signature de l’accord.

L’assassinat de Rabin (novembre 1995) : le tournant que personne n’a vu venir

Le 4 novembre 1995, à 21h40, Yitzhak Rabin quitte la scène d’une immense manifestation pour la paix sur la place des Rois d’Israël à Tel Aviv, devant des dizaines de milliers de personnes. Il vient de prononcer l’un de ses derniers discours, de chanter avec la chanteuse Noa une chanson pour la paix. Il a dans sa poche les paroles manuscrites de ce chant, tachées de sang quelques minutes plus tard. Yigal Amir, étudiant en droit et militant de l’extrême droite religieuse, lui tire trois balles dans le dos à bout portant. Rabin meurt sur la table d’opération de l’hôpital Ichilov.

Ce qui rend ce meurtre particulièrement dévastateur, c’est le moment où il survient. À l’automne 1995, l’opinion publique israélienne était plus favorable que jamais au processus de paix. Oslo II venait d’être signé. Le camp de la paix se croyait en train de gagner. L’assassinat ne tue pas Oslo immédiatement, mais il décapite l’unique personnalité qui avait la légitimité militaire pour convaincre les sceptiques israéliens. Trente ans plus tard, comme l’écrivent certains historiens, cet acte ressemble rétrospectivement à « une réussite politique totale » pour les ennemis de la paix. La veuve de Rabin, Leah, n’hésitera pas à mettre nommément en cause Netanyahu pour avoir entretenu le « climat de haine » qui a rendu ce meurtre possible.

Comment Oslo a été vidé de sa substance entre 1996 et 2000

Shimon Peres, successeur de Rabin, perd les élections de juin 1996 face à Benjamin Netanyahu. La victoire du Likoud marque un tournant brutal. Dans une vidéo filmée à son insu en 2001, Netanyahu se vantera d’avoir « interprété les accords » de façon à mettre fin à « l’élan vers les lignes d’armistice de 1967 », jouant sur les ambiguïtés des textes concernant la définition des « zones militaires ». Pas besoin de dénoncer Oslo formellement : il suffisait de le vider de l’intérieur.

Pendant toute la période Oslo, la colonisation ne s’arrête pas. La population de colons en Cisjordanie passe de 115 000 en 1993 à plus de 200 000 en 2000, malgré une clause stipulant qu’aucune des parties ne devait prendre de mesures « préjugeant du statut final ». Le sommet de Camp David en juillet 2000, dernière tentative sérieuse, échoue. Deux mois plus tard, la seconde Intifada éclate après la visite d’Ariel Sharon sur l’esplanade des Mosquées. Le processus d’Oslo est officiellement mort, sans que personne n’ait signé son acte de décès. Tout s’est décomposé lentement, méthodiquement, sous les yeux de la communauté internationale.

L’héritage d’Oslo aujourd’hui : un cadre juridique sans État

Oslo existe encore, sur le papier. La zone C représente toujours 60 % de la Cisjordanie, entièrement sous contrôle israélien. Depuis 1993, le nombre de colons a été multiplié par plus de trois, passant de 250 000 à plus de 900 000. En septembre 2025, Netanyahu déclare publiquement depuis la Knesset : « Il n’y aura pas d’État palestinien, cet endroit nous appartient. » En février 2026, Israël décide unilatéralement d’accroître son contrôle sur les zones A et B, facilitant l’achat de terres par des Israéliens dans des secteurs théoriquement administrés par l’Autorité palestinienne. Ce que les juristes appellent prudemment une « annexion de facto », ce que les textes d’Oslo qualifieraient de violation directe.

Le cadre juridique d’Oslo est invoqué dans chaque négociation, chaque rapport international, chaque résolution de l’ONU. Mais son esprit est largement considéré comme mort. Ce qui est troublant, c’est que personne ne l’a remplacé. Pas de nouveau cadre, pas de nouvelle architecture diplomatique. Juste le vide habillé en processus. On peut se demander si Oslo a jamais été autre chose qu’un outil de gestion du conflit plutôt qu’un chemin vers sa résolution. Quand un accord de paix sert avant tout à retarder la paix, il finit toujours par servir ceux qui n’en voulaient pas.

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