Ambroise Croizat : l’histoire oubliée du père de la Sécurité sociale

Vous sortez de chez le médecin. Vous glissez votre carte Vitale dans votre poche, le ticket de caisse affiche zéro, ou presque. Vous rentrez chez vous sans vous demander à qui vous devez ça. Et c’est exactement le problème. Derrière ce geste banal, quotidien, presque invisible, se cache une histoire que l’école ne vous a pas racontée. Celle d’un gamin de Savoie entré à l’usine à 13 ans, qui a tout construit en dix-huit mois. Pas un haut fonctionnaire. Pas un général. Un métallurgiste. Son nom : Ambroise Croizat.

Un fils d’ouvrier qui n’avait rien à faire dans l’Histoire, et qui l’a faite quand même

Tout commence le 28 janvier 1901 dans la cité ouvrière de Notre-Dame-de-Briançon, en Savoie. Le père, Antoine Croizat, ferblantier et militant, lance la première grève locale en 1906 pour obtenir la reconnaissance du syndicat et une caisse de secours. Il l’obtient, puis on le chasse. La famille s’exile vers Lyon. Sa mère, Louise-Jeannette Piccino, travaille dans un tissage de velours. Dans cette maison-là, la lutte sociale n’est pas une idée, c’est une manière de vivre.

Quand son père est appelé sous les drapeaux en 1914, Ambroise a 13 ans. Il entre à l’usine comme apprenti, suit des cours du soir, devient ouvrier ajusteur-outilleur. Il adhère à la CGT à 15 ans, au Parti socialiste à 17. Ce n’est pas une trajectoire héroïque que l’on admire de loin : c’est un gamin qui n’a pas le choix, et qui choisit quand même. Ce paradoxe-là mérite d’être retenu.

Du plancher d’usine à la tribune syndicale : l’ascension d’un homme pressé

Dès 17 ans, Ambroise Croizat anime les grandes grèves de la métallurgie lyonnaise. En 1920, il rejoint le Parti communiste français dès sa fondation au congrès de Tours. Permanent du PCF en 1925, secrétaire de la Fédération unitaire des métaux en 1928, il gravit les échelons avec une cohérence rare : celle d’un homme qui ne s’est jamais éloigné du plancher d’usine, même quand il en est parti. En 1936, il devient secrétaire général de la Fédération CGT des métallurgistes. Ce que peu de récits soulignent : sous son impulsion, la fédération passe de 46 000 à 832 000 adhérents en quelques mois. Un fait sans précédent dans l’histoire syndicale française.

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Élu député communiste de la Seine cette même année sous le Front populaire, il prend part à l’élaboration des grandes lois sociales de l’époque : semaine de 40 heures, congés payés, conventions collectives, délégués du personnel. Le tableau ci-dessous retrace les étapes clés de cette ascension, du berceau savoyard au seuil du ministère.

AnnéeÉtape clé
1901Naissance à Notre-Dame-de-Briançon, Savoie
1914Entre à l’usine à 13 ans, cours du soir en parallèle
1916Adhésion à la CGT des métaux de Lyon
1920Rejoint le PCF dès sa fondation au Congrès de Tours
1928Secrétaire de la Fédération unitaire des métaux
1936Secrétaire général de la CGT métallurgie, élu député de la Seine
1939Arrestation, déchéance de mandat, condamnation à 5 ans de prison
1943Libération, ralliement à l’Assemblée consultative provisoire d’Alger
1945Nommé ministre du Travail par le général de Gaulle

Emprisonné, déchu, exilé : les années où l’Histoire a failli l’effacer

Dans la nuit du 7 au 8 octobre 1939, Ambroise Croizat est arrêté à la sortie de l’Assemblée nationale. Son crime : avoir approuvé le pacte germano-soviétique avec ses collègues communistes. Il est déchu de son mandat le 20 février 1940, condamné par le 3e tribunal militaire de Paris à 5 ans de prison, 4 000 francs d’amende et 5 ans de privation de ses droits civiques. Il traverse quatorze prisons françaises avant d’être transféré au bagne de Maison-Carrée, dans la banlieue d’Alger, en mars 1941. La dysenterie, les coups, l’enfermement. Il perd 30 kilos.

Libéré le 5 février 1943, trois mois après le débarquement allié en Afrique du Nord, il ne se repose pas. La CGT clandestine le nomme aussitôt à la commission consultative du gouvernement provisoire d’Alger. Dès novembre 1943, il préside la Commission du travail et des affaires sociales de l’Assemblée consultative provisoire. C’est là, dans l’ombre et loin des projecteurs, que les premières moutures de la future Sécurité sociale sont dessinées. Avant même qu’il soit ministre.

Dix-huit mois pour changer la vie des Français : le chantier de la Sécurité sociale

Le 21 novembre 1945, de Gaulle nomme Ambroise Croizat ministre du Travail. Ce que trouve ce ministre sur son bureau est vertigineux : près d’un millier de structures disparates, des mutuelles ouvrières, des caisses patronales, des assurances privées que des millions d’ouvriers ne peuvent pas se payer. Sa réponse tient en quelques principes fondateurs : une caisse unique, une cotisation interprofessionnelle à taux unique, une gestion par les travailleurs eux-mêmes, sans l’État ni le patronat. En huit mois, 138 caisses primaires de Sécurité sociale et 113 caisses d’allocations familiales sont construites sur tout le territoire, souvent bénévolement, après le travail, par les militants CGT. Pierre Laroque lui-même le reconnaît en 1947 : sans l’appui d’Ambroise Croizat, une telle vitesse d’exécution aurait été impossible.

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La Sécurité sociale n’est pas sa seule réalisation. En dix-huit mois de ministère, il bâtit un édifice social que beaucoup ignorent encore dans sa totalité. Voici ce que l’on doit à Croizat, au-delà de la carte Vitale :

  • La prime prénatale, instaurée pour la première fois au monde sous son ministère
  • La médecine du travail, organisée et généralisée à toutes les entreprises
  • Les comités d’entreprise, renforcés et ancrés dans le droit
  • L’égalité salariale entre hommes et femmes, avec suppression de l’abattement de 10 % sur les salaires féminins
  • Le statut des mineurs et la généralisation des retraites pour tous les travailleurs
  • La majoration de 50 % des heures supplémentaires et le doublement des allocations familiales

Laroque ou Croizat : qui mérite le titre de « père de la Sécu » ?

La question dérange, et c’est précisément pourquoi il faut la poser. Pierre Laroque, haut fonctionnaire, directeur général de la Sécurité sociale de 1944 à 1951, est resté dans les mémoires institutionnelles comme le grand architecte du système. Sa légitimité technique est incontestable : il a rédigé les ordonnances, structuré le cadre juridique, professé à Sciences Po pendant des décennies. Il est mort à 90 ans, après avoir fondé lui-même le comité d’histoire de la Sécurité sociale, dont les archives portent sa marque.

Croizat, lui, est mort à 50 ans, sans mémoires, sans archives centralisées. Aujourd’hui encore, aucun endroit ne regroupe l’ensemble des documents qui lui sont relatifs. Le journaliste Emmanuel Defouloy, auteur d’une biographie récente, identifie plusieurs raisons à cet effacement : les élites bourgeoises ne souhaitaient pas mettre en avant l’oeuvre d’un ouvrier, la Guerre froide a discrédité les figures communistes, et le gaullisme a capté une bonne part de la mémoire de la Libération. Son petit-fils, Pierre Caillaud-Croizat, refuse pourtant d’opposer les deux hommes : Croizat avait besoin de la rigueur juridique de Laroque, et Laroque avait besoin de la force de mobilisation de Croizat. C’est cette complémentarité qui a rendu l’édifice possible. Rendre à l’un ce que l’on a trop longtemps retiré à l’autre, voilà ce que l’histoire doit.

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Pourquoi un homme fêté par un million de personnes a-t-il pu disparaître des manuels ?

Le 17 février 1951, un million de personnes marchent sous la pluie dans les rues de Paris derrière le cercueil d’Ambroise Croizat. La journaliste Madeleine Riffaud écrit dans la Vie Ouvrière : « Vous avez vu la mer ? C’était cela. Une foule serrée, puissante, avec des remous et des grondements de douleur et de colère contenus. » Et pourtant, quelques décennies plus tard, son nom a presque disparu des manuels scolaires. L’oubli d’un homme aussi populaire ne peut pas être accidentel.

Les mécanismes sont multiples. Sa mort prématurée à 50 ans l’a empêché de préparer son propre héritage, là où Laroque a eu quarante ans pour construire le sien. Son appartenance communiste est devenue un boulet après la Guerre froide et l’effondrement de l’URSS. La concurrence mémorielle du gaullisme a absorbé une grande partie de la narration de la Libération. Depuis les années 2010, un renouveau s’est amorcé : le documentaire La Sociale de Gilles Perret (2016), les biographies de Michel Étiévent et d’Emmanuel Defouloy, le travail de l’Institut d’histoire sociale de la CGT métallurgie. Lors des grandes manifestations contre les réformes des retraites, son portrait est réapparu dans les cortèges. Une résurrection populaire qui n’attendait qu’un peu de mémoire collective.

Un héritage que l’on démantèle sans jamais le nommer

Voici ce que peu osent dire clairement : la Sécurité sociale telle que Croizat l’a conçue n’existe plus tout à fait. Le principe originel, celui d’une caisse gérée par les travailleurs eux-mêmes, financée par cotisation sociale et non par l’impôt, a été progressivement vidé. L’État a repris la main, le patronat a rogné les financements, les réformes successives ont découpé ce que Croizat avait voulu universel. La carte Vitale que vous utilisez aujourd’hui est un vestige, un héritage partiel d’une ambition bien plus large.

Depuis 75 ans, les attaques sont méthodiques. Le recul de l’âge de la retraite, la réduction des remboursements, la place croissante des assurances privées complémentaires : autant de coups portés à un édifice que ses adversaires n’ont jamais accepté. Ce qui rend l’oubli de Croizat d’autant plus pratique : on démantèle plus aisément ce qu’on ne nomme plus.

Et si la France lui devait enfin une reconnaissance officielle ?

En janvier 2021, à l’occasion du 120e anniversaire de sa naissance, l’Humanité lance une pétition pour demander l’entrée d’Ambroise Croizat au Panthéon. Elle est signée par Jean-Luc Mélenchon, Olivier Faure, Fabien Roussel, Philippe Martinez, le sociologue Bernard Friot, et des dizaines d’autres personnalités de tout l’arc de la gauche française. L’objectif affiché n’est pas de réparer une injustice symbolique : c’est d’ancrer dans la mémoire nationale le nom d’un homme dont l’oeuvre touche chaque Français, chaque jour.

La question de la panthéonisation d’une figure communiste dans une France polarisée reste entière. Mais l’argument ne tient pas longtemps face aux faits : Ambroise Croizat a été ministre du général de Gaulle. Il a bâti, avec un haut fonctionnaire gaulliste, l’institution la plus aimée des Français. S’il y a une figure qui incarne le compromis historique de la Libération, c’est lui. Un peuple qui ne sait pas à qui il doit sa carte Vitale mérite peut-être de la perdre.

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