Deux idéologies se détestent cordialement. Elles partagent pourtant la même obsession : abolir l’État. L’anarcho-communisme et l’anarcho-capitalisme se rejoignent sur ce point, et sur ce point seulement. Tout le reste les sépare avec une violence philosophique qu’on ne soupçonne pas toujours.
Ce débat n’est pas réservé aux cercles universitaires. Il pose une question que chacun d’entre nous, à un moment, finit par se poser : qu’est-ce que la liberté, vraiment ? Est-elle possible sans égalité ? Ou devient-elle impossible dès qu’on impose l’égalité ? La réponse à cette question trace une ligne de fracture nette entre deux visions du monde qui ne peuvent pas coexister.
Voici ce que ces deux courants ont réellement à dire, sans les caricatures habituelles.
Deux anarchismes qui ne se supportent pas
L’anarchisme, dans l’imaginaire collectif, c’est le drapeau noir, la rue, la révolte. On en fait un bloc. C’est une erreur. Il n’existe pas un anarchisme mais des anarchismes, et la fracture qui les divise est profonde : d’un côté, ceux qui croient que la liberté ne peut exister sans égalité collective ; de l’autre, ceux qui pensent que toute égalité imposée est une forme de coercition.
Le paradoxe est troublant. L’anarcho-communiste et l’anarcho-capitaliste se retrouvent sur le même refus de l’État, le même rejet de tout pouvoir non consenti. Mais ils se vouent une hostilité réciproque qui dépasse celle qu’ils ont pour l’État lui-même. Chacun accuse l’autre de trahir l’idée même de liberté. Comprendre pourquoi, c’est comprendre ce que « liberté » veut dire selon qu’on la vit de gauche ou de droite.
L’anarcho-communisme : quand la liberté passe par l’égalité
Le courant anarcho-communiste prend racine au XIXe siècle. Pierre-Joseph Proudhon en pose les premières pierres avec sa formule célèbre sur la propriété. Mikhaïl Bakounine structure le mouvement en rupture avec Marx au sein de la Première Internationale, fondant en 1872 une fédération antiautoritaire à Saint-Imier. Mais c’est Pierre Kropotkine, aristocrate russe devenu géographe et naturaliste, qui en est le véritable architecte théorique. Dans son ouvrage L’Entraide (1902), il défend l’idée que la coopération et le soutien mutuel sont des tendances naturelles chez l’être humain, pas l’exception mais la règle.
Pour Kropotkine, la société anarcho-communiste repose sur un principe simple et radical : «De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins.» Plus de salaires, plus de monnaie, plus de comptabilité des efforts. Les biens sont mis en commun, la production est organisée collectivement, et chacun prend librement ce dont il a besoin. Les communes locales, autonomes et fédérées entre elles, remplacent l’État. Ce modèle, il l’appelait le communisme libertaire. Une utopie, disent ses adversaires. Une évidence, répondent ses partisans.
L’anarcho-capitalisme : quand la liberté passe par la propriété
L’histoire de l’anarcho-capitalisme commence, discrètement, en 1849. Gustave de Molinari, économiste belge et disciple de Frédéric Bastiat, publie De la production de la sécurité dans le Journal des économistes. Il y pose la question : pourquoi la sécurité ne pourrait-elle pas être assurée par le marché comme n’importe quel autre service ? Le terme « anarcho-capitalisme » n’existe pas encore, mais l’idée, elle, est là.
Un siècle plus tard, c’est Murray Rothbard, économiste américain formé à l’école autrichienne dans la lignée de Ludwig von Mises, qui donne à ce courant son nom et sa cohérence théorique. Dans les années 1950, il prend conscience d’une contradiction : comment défendre le marché libre à tous les niveaux tout en acceptant un État pour assurer la police ? La réponse s’impose à lui avec une logique implacable : elle ne tient pas. Son œuvre majeure, L’Éthique de la liberté, développe une théorie fondée sur le droit naturel et le principe de non-agression. Tout être humain est propriétaire de lui-même, de son corps, des fruits de son travail. Toute agression contre cette propriété, qu’elle vienne d’un criminel ou de l’État, est illégitime. C’est pour cette raison que l’État lui-même est considéré comme le premier criminel : il confisque, taxe, réglemente sans consentement.
Dans une société anarcho-capitaliste telle que la décrivent Rothbard et son successeur David Friedman, toutes les fonctions régaliennes, la justice, la défense, la police, seraient confiées à des agences privées en concurrence sur un marché libre. L’ordre émergerait naturellement des échanges volontaires entre individus.
La propriété : la ligne de fracture irréductible
Si l’on devait réduire ce débat à un seul mot, ce serait celui-là : propriété. C’est là que tout se joue, et que les deux camps deviennent philosophiquement incompatibles. Pour Proudhon, «la propriété, c’est le vol». Pour Rothbard, la propriété est le fondement de tout droit. Ce n’est pas une nuance. C’est un abîme.
Les anarcho-communistes assimilent la propriété privée à une forme de domination : celui qui possède les moyens de production possède, de fait, ceux qui y travaillent. Supprimer l’État sans supprimer la propriété ne changerait rien aux rapports de pouvoir. Les anarcho-capitalistes retournent l’argument : toute propriété collective suppose une institution pour gérer cette propriété. Et si tout est collectif, cette institution dispose d’un pouvoir total sur chacun. Elle ressemble, en tout point, à un État. Le tableau suivant résume les positions des deux courants sur les concepts fondamentaux :
| Notion | Anarcho-communisme | Anarcho-capitalisme |
|---|---|---|
| Propriété privée | Source d’exploitation, à abolir | Fondement de tout droit individuel |
| Travail | Collectivisé, sans salaire ni monnaie | Fruit de l’individu, échangeable librement |
| Organisation sociale | Communes fédérées, entraide mutuelle | Marché libre, contrats volontaires |
| Rapport au marché | Rejeté comme vecteur d’inégalité | Seul mécanisme légitime d’organisation |
| Vision de l’État | Instrument de la bourgeoisie, à détruire | Premier criminel contre la propriété |
Ce qu’ils partagent vraiment et ce que ça révèle
Derrière l’hostilité réciproque, il existe un terrain commun que les deux camps préfèrent ignorer. L’anti-étatisme radical, d’abord : ni l’anarcho-communiste ni l’anarcho-capitaliste n’accepte le contrat social imposé de Hobbes ou Rousseau. Tous deux refusent toute autorité non consentie. Tous deux voient dans l’État non pas un arbitre mais un prédateur.
Mais ce point de convergence révèle une divergence encore plus profonde : celle sur la nature humaine elle-même. Kropotkine part du principe que l’être humain est naturellement porté vers la coopération et l’entraide. Laissé libre, il s’organise, partage, construit du commun. Rothbard, lui, pose l’intérêt individuel comme moteur évolutif de l’humanité. C’est cet intérêt, selon lui, qui rend le capitalisme non seulement efficace mais moralement désirable. Ce n’est donc pas seulement un débat économique ou politique. C’est un désaccord anthropologique fondamental. Et c’est précisément pour ça qu’il ne se résout pas.
Les critiques croisées : chacun l’anathème de l’autre
Les anarcho-communistes ne mâchent pas leurs mots. Ils reprochent aux anarcho-capitalistes de confondre liberté formelle et liberté réelle. Signer un contrat de travail sous la contrainte économique, c’est, selon eux, choisir son maître, pas sa liberté. Kropotkine lui-même notait qu’un ouvrier qui vend sa force de travail à un employeur ne passe pas un accord libre : il cède par nécessité. Noam Chomsky est encore plus direct : pour lui, l’anarcho-capitalisme ne mène pas à l’anarchie mais à l’anomie, c’est-à-dire à un désordre où les plus forts écrasent les autres sans aucun contre-pouvoir.
Du côté ancap, la réponse est cinglante. Hans-Hermann Hoppe, successeur de Rothbard, affirme qu’une société sans propriété privée serait condamnée à l’inanition : si personne ne peut utiliser une ressource sans l’accord de tous, alors «littéralement personne ne serait jamais autorisé à faire quoi que ce soit avec quoi que ce soit». Et si toute propriété est collective, une institution doit nécessairement gérer cette propriété, ce qui revient à recréer un État sous un autre nom. Les anarcho-capitalistes accusent donc leurs adversaires de vouloir imposer un non-choix à l’ensemble de la société, ce qui est, précisément, la définition de la coercition qu’ils prétendent combattre.
Ces théories ont-elles déjà existé dans la réalité ?
Les expériences anarcho-communistes les plus abouties ont eu lieu dans des contextes de guerre et de révolution. La Makhnovtchina, mouvement paysan ukrainien mené par Nestor Makhno entre 1917 et 1921, a mis en place des communes autogérées dans le sud-est de l’Ukraine, fondées sur le principe d’entraide kropotkinien. Paysans et ouvriers ont vécu plusieurs mois sans aucun pouvoir centralisé, créant de nouvelles formes d’organisation horizontale. L’expérience est brisée par l’Armée rouge bolchevique, qui déclare les makhnovistes «contre-révolutionnaires» et les écrase militairement en 1921.
L’autre grand laboratoire de l’anarcho-communisme est la Catalogne et l’Aragon de 1936. Après le soulèvement franquiste du 18 juillet, la CNT et la FAI organisent une révolution sociale sans précédent : usines collectivisées, terres mises en commun, hôtels de luxe transformés en logements populaires. L’expérience est qualifiée d' »unique au monde » par ses historiens. Elle ne dure pas : les communistes staliniens, appuyés par Moscou, la liquident méthodiquement à partir de 1937.
Côté anarcho-capitaliste, les expériences concrètes sont plus récentes et plus modestes. Le projet le plus emblématique reste le Seasteading Institute, fondé en 2008 par Patri Friedman, petit-fils de Milton Friedman, avec un financement initial de 500 000 dollars de Peter Thiel, cofondateur de PayPal. L’idée : construire des villes flottantes dans les eaux internationales, hors de toute juridiction étatique, pour expérimenter librement différentes formes de gouvernance. En 2017, un protocole d’accord est signé avec la Polynésie française pour un prototype. L’accord expire sans suite en 2018. Le projet n’a jamais dépassé le stade théorique à grande échelle. Dans la culture populaire, c’est le jeu vidéo BioShock qui en donne la représentation la plus frappante : une cité sous-marine fondée sur les principes libertariens qui finit par s’effondrer sous ses propres contradictions.
Lequel des deux est « vraiment » anarchiste ?
La question agace les deux camps, et c’est précisément pourquoi il faut la poser. Les anarchistes traditionnels, de Murray Bookchin à Chomsky, refusent catégoriquement d’intégrer les anarcho-capitalistes dans leur famille. Pour eux, l’anarchisme repose sur trois piliers indissociables : l’anti-autoritarisme, l’égalitarisme et la solidarité. Or l’anarcho-capitalisme défend des hiérarchies librement consenties et des inégalités de propriété. Il ne serait donc pas un anarchisme mais un libertarisme radical portant le nom de l’anarchisme en fraude.
Les anarcho-capitalistes répliquent que refuser la propriété privée à un individu qui la désire, c’est lui imposer un mode d’organisation qu’il n’a pas choisi. Ce faisant, l’anarcho-communisme viole lui-même le principe qu’il prétend défendre : la liberté sans contrainte. Rothbard notait d’ailleurs que si le communisme fonctionne dans une communauté volontaire, il n’y a aucune raison de s’y opposer. Ce qu’il refuse, c’est qu’on l’impose.
Au fond, ces deux courants ne débattent pas de la même chose quand ils parlent de « liberté ». L’un libère du marché. L’autre libère par le marché. Et c’est peut-être ça, le seul point sur lequel ils seraient d’accord : la liberté ne peut pas être neutre.







