Assas est-elle plus à droite ou à gauche ?

Un jour de mars 2023, une scène improbable se déroule rue d’Assas, dans le 6ème arrondissement parisien. Des barricades barrent l’entrée de la prestigieuse faculté de droit, une banderole proclame « Grève générale, Assas la rouge ». Une centaine d’étudiants occupent les lieux pour protester contre la réforme des retraites. L’image fait le tour des réseaux sociaux, provoquant incrédulité et moqueries : Assas, bastion historique de la droite conservatrice, serait-elle en train de virer à gauche ? La question mérite qu’on s’y arrête, vous qui vous demandez si cette université incarne encore ce qu’elle représentait il y a cinquante ans. Nous avons creusé son histoire, parlé à ses étudiants, analysé ses résultats électoraux. La réponse n’est pas celle que vous attendez.

Une réputation qui colle à la peau depuis 1968

Pour comprendre Assas, il faut revenir à ce moment de fracture qu’a été Mai 68. Quand l’université de Paris éclate sous la pression des manifestations étudiantes, 88 professeurs de droit sur 108 font un choix radical : ils refusent de suivre le mouvement contestataire et décident de créer leur propre université. Paris-II naît ainsi en 1970, comme une réaction conservatrice face à ce qu’ils perçoivent comme un naufrage intellectuel. Ces juristes veulent préserver un enseignement traditionnel, rigoureux, loin des expérimentations pédagogiques qui fleurissent ailleurs. L’ADN d’Assas se forge dans ce refus, cette volonté de maintenir un ordre ancien.

L’atmosphère de l’époque imprègne encore les murs du centre Panthéon et du centre Assas. Ces professeurs ne cherchaient pas à révolutionner quoi que ce soit, au contraire. Ils voulaient que leur faculté devienne l’héritière directe de la Faculté de Droit de Paris, fondée au 12ème siècle, une des plus anciennes du monde. Cette filiation revendiquée dit beaucoup sur l’esprit du lieu : la tradition prime sur l’innovation, la transmission sur la contestation. Mais cette image figée va bientôt se heurter à une réalité bien plus complexe.

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Le GUD et l’ombre de l’extrême droite

Quelques semaines seulement après la dissolution du mouvement Occident en octobre 1968, un nouveau syndicat étudiant voit le jour à Assas. Son nom : Groupe Union Défense, plus connu sous l’acronyme GUD. Fondé par d’anciens militants d’extrême droite menés par Alain Robert, ce collectif se présente d’abord comme une simple organisation de défense face à l’hégémonie des groupes gauchistes. La réalité sera tout autre. Dès les premières élections de février 1969, le GUD obtient 16% des voix et installe une présence durable dans les couloirs de la fac.

Ce qui suit appartient aux pages les plus sombres de l’histoire universitaire française. Des commandos, des bagarres violentes, des ratonnades, des agressions systématiques contre les militants de gauche. Assas devient un champ de bataille où se règlent à coups de barre de fer les antagonismes politiques. En mars 1995, des membres du GUD agressent des militants de l’UNEF-ID. L’organisation accumule les actions violentes pendant trois décennies avant d’être mise en sommeil en 2017, puis réactivée en 2022, et finalement dissoute par le gouvernement en juin 2024. Mais le mal est fait : l’image d’Assas reste associée à cette violence d’extrême droite, même si la réalité a commencé à changer.

Quand « Assas la rouge » fait irruption en 2023

Ce matin de mars 2023, personne n’y croit vraiment. Pourtant, les images ne mentent pas. Des étudiants d’Assas bloquent leur propre université pour s’opposer à la réforme des retraites portée par le gouvernement Macron. Des banderoles flottent devant le bâtiment de la rue d’Assas, les grilles sont barricadées. Une centaine de manifestants scandent des slogans qui auraient été impensables dix ans plus tôt. Sur Twitter, les commentaires fusent : « Assas bloquée ? C’est le signe que la France entière rejette cette réforme. »

Plusieurs témoignages d’étudiants recueillis ce jour-là parlent d’un « signal de la température sociale ». Si même Assas se mobilise, c’est que quelque chose de profond est en train de bouger dans le pays. Le blocage ne dure que quelques heures, il reste partiel, mais son impact symbolique dépasse largement les murs de la faculté. Cette journée marque une rupture narrative : Assas n’est plus seulement ce bastion conservateur qu’on décrit depuis cinquante ans. Une partie de ses étudiants, peut-être minoritaire mais visible, assume des positions de gauche et n’hésite plus à descendre dans la rue. Reste à savoir si ce moment représente une exception ou une tendance de fond.

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Les profs conservateurs face aux étudiants de gauche

Voici le paradoxe qui définit Assas aujourd’hui : vous avez d’un côté un corps professoral encore largement ancré à droite, de l’autre une population étudiante qui penche de plus en plus à gauche. Plusieurs enseignants sont membres ou proches d’Oser la France, ce mouvement politique conservateur. Les cours de droit constitutionnel, de droit administratif, d’histoire du droit véhiculent souvent une vision traditionnelle des institutions. Rien de surprenant pour une faculté qui a bâti sa réputation sur la préservation d’un enseignement classique.

Mais dans les amphis, sur les bancs, la génération qui écoute ces cours ne ressemble plus à celle des années 1970. Maylis de Cibon, étudiante à Assas, confirme cette fracture générationnelle : la fac accueille désormais des profils bien plus diversifiés qu’autrefois, issus de milieux variés, porteurs de sensibilités politiques différentes. Cette tension entre ce qui est enseigné et ce que pensent ceux qui l’apprennent crée une dynamique particulière. Nous assistons à une cohabitation inconfortable, parfois explosive, entre deux mondes qui ne se comprennent plus vraiment.

Les résultats électoraux qui changent la donne

Les chiffres racontent une histoire que beaucoup préfèrent ignorer. En 2007, les estimations donnaient Nicolas Sarkozy vainqueur à Assas avec environ 50% des intentions de vote. Quinze ans plus tard, le paysage politique de la faculté s’est métamorphosé. Voici ce que disent les résultats des élections étudiantes :

Liste/Organisation Positionnement Résultats récents
Assas In Progress Gauche Première position en mars 2022
Listes d’extrême gauche Extrême gauche Plus d’un tiers des voix récemment
UNI Droite En recul par rapport aux années 2000
Assas Patriote Extrême droite Présence minoritaire mais active

Ce basculement mérite qu’on s’y attarde. Assas In Progress arrive en tête des élections de mars 2022, une première historique pour une liste de gauche dans cette université. Les organisations se réclamant de l’extrême gauche captent collectivement plus d’un tiers des suffrages exprimés lors des scrutins les plus récents. Ces données contredisent frontalement l’image d’une fac uniformément conservatrice. Quelque chose s’est fissuré dans le bloc monolithique qu’Assas était censée représenter.

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La guerre des syndicats dans les couloirs

Chaque jour, dans les couloirs du centre Assas et du centre Panthéon, se joue une bataille politique miniature. L’UNI, syndicat historiquement ancré à droite, tient toujours des permanences et distribue des tracts. Face à elle, l’UNEF et Assas In Progress ont installé leurs stands, leurs affiches couvrent les murs. À l’extrême droite, Assas Patriote tente de maintenir une présence, héritier lointain du GUD mais sans sa violence assumée des années 1970.

Les tensions restent palpables. Des accrochages verbaux éclatent régulièrement, parfois des bousculades. Chaque syndicat développe sa stratégie : l’UNI joue sur la nostalgie et la tradition, l’UNEF sur la défense des droits étudiants, Assas In Progress sur un progressisme pragmatique. Cette pluralité syndicale reflète une diversité politique réelle que les clichés peinent à capturer. Vous ne trouverez pas à Assas une unanimité de pensée, mais plutôt un microcosme agité où s’affrontent des visions incompatibles de la société. Ce qui nous amène à la question centrale : alors, Assas, droite ou gauche ?

Assas aujourd’hui : ni tout à droite, ni tout à gauche

Nous pourrions conclure proprement en déclarant qu’Assas a viré à gauche ou qu’elle reste à droite. Ce serait commode, binaire, satisfaisant pour l’esprit. Ce serait aussi faux. La vérité, c’est qu’Assas compte 23 000 étudiants, et que la majorité d’entre eux ne militent nulle part. Ils viennent suivre leurs cours de droit, d’économie, de gestion, passent leurs examens, et repartent sans avoir collé une seule affiche syndicale. Cette masse silencieuse échappe aux classifications politiques simples.

Regardons les choses en face : environ 40% de la France vote pour le Rassemblement National aux dernières élections. Assas n’est pas une bulle coupée du pays, elle en reflète les contradictions. Vous y trouvez des étudiants de gauche qui bloquent la fac en mars, des militants d’extrême droite qui distribuent leurs tracts en octobre, des centristes qui ne s’expriment jamais, des apolitiques qui s’en fichent. Cette coexistence tendue, parfois conflictuelle, souvent indifférente, voilà ce qu’est vraiment Assas en 2024. Le mythe de la fac monolithiquement conservatrice a vécu, mais il n’a pas été remplacé par son inverse. Nous assistons plutôt à une fragmentation, un éclatement des certitudes, qui rend l’université plus difficile à définir mais peut-être plus intéressante à observer. Assas n’est ni rouge ni bleue : elle est devenue un miroir troublant de la France contemporaine, avec ses fractures, ses tensions, et ses zones grises que personne ne sait vraiment comment nommer.

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