Il y a des mots qu’on entend sans vraiment les écouter. Chibani en fait partie. On le croise dans une conversation, dans un reportage, parfois dans la rue, et on passe à autre chose. Pourtant, derrière ces trois syllabes se cache une histoire bien plus lourde qu’une simple entrée de dictionnaire. Un mot qui parle de cheveux blancs, d’exil, de silence et d’une génération entière qu’on a longtemps préféré ne pas voir.
Ce que le mot veut dire, mot pour mot
Chibani s’écrit en arabe شيباني et se prononce « chi-ba-ni ». En darja, l’arabe dialectal maghrébin parlé au quotidien au Maroc, en Algérie et en Tunisie, il désigne littéralement celui qui a les cheveux blancs. Le terme tire son origine de l’arabe classique « el ch’ib », qui signifie cheveux blancs. Sa parenté avec le français est plus proche qu’on ne le croit : on retrouve la même racine dans l’adjectif « chenu », lui-même issu du latin « canutus », variante de « canus ».
Ce n’est donc pas un mot étranger au sens absolu. C’est un mot qui a voyagé, comme ceux qui le portent.
D’un mot d’affection à une identité sociale
Le glissement est progressif, mais il dit tout. Au Maghreb, chibani reste un mot ordinaire, presque tendre, qu’on utilise pour parler d’un ancien, d’un père, d’un voisin qui a pris de l’âge. En France, ce même mot a pris une toute autre dimension : il désigne une catégorie sociale précise, celle des travailleurs immigrés maghrébins vieillis sur le sol français, souvent dans des foyers de travailleurs, loin des leurs.
Ce tableau résume la nuance que beaucoup ignorent :
| Contexte | Sens du mot chibani |
|---|---|
| Au Maghreb | Personne âgée, vieillard, terme affectif courant |
| En France | Travailleur immigré maghrébin de la première génération, retraité, souvent isolé |
Ce décalage n’est pas anodin. Il dit beaucoup sur la façon dont la France a absorbé ce mot sans toujours mesurer ce qu’il représentait vraiment pour ceux qui le vivaient de l’intérieur.
Les chibanis : une génération arrivée pour reconstruire la France
Entre 1945 et 1975, des centaines de milliers d’hommes ont quitté le Maghreb pour répondre à un appel non formulé : celui d’une France qui avait besoin de bras pour se relever. Usines automobiles, mines de charbon, chantiers de construction, industrie textile. Ils ont tout pris. Ils pensaient rester quelques années, mettre de côté, rentrer. Beaucoup ne sont jamais vraiment repartis.
Selon les recensements officiels, on compte aujourd’hui plus de 900 000 personnes considérées comme chibanis en France, dont 70% de Maghrébins et le reste originaire d’Afrique subsaharienne, principalement du Sénégal et du Mali. Une partie d’entre eux sont d’anciens soldats ayant servi dans l’armée française. Beaucoup vieillissent seuls, dans des foyers, avec des pensions dérisoires, qualifiés dans un rapport du Haut Conseil à l’Intégration de « grands oubliés de l’intégration » dès 2004. Ce que leur vie raconte, c’est la France de l’après-guerre vue de l’autre côté du miroir.
Le mot dans l’armée française
Avant même de désigner les travailleurs immigrés, chibani avait déjà sa place dans les rangs de l’armée française. Chez les Tirailleurs et les Spahis, ces corps militaires à recrutement majoritairement nord-africain, le mot désignait le vieux soldat expérimenté, celui qui a tout vu, celui dont l’avis compte. On lui associait une nuance affective, presque respectueuse. Aujourd’hui encore, dans le jargon de l’armée de Terre, on l’utilise pour désigner le plus ancien d’une compagnie, le soldat qui a le plus d’ancienneté. Un grade informel, mais un rang réel. Ce n’est pas rien pour un mot venu du désert.
Chibani aujourd’hui : de l’argot à la reconnaissance
Depuis les années 2000, le mot a doucement changé de statut. Il s’est élargi dans le langage familier français pour désigner, parfois avec humour, toute personne âgée, sans distinction d’origine. Mais c’est surtout dans la culture et les médias qu’il a commencé à exister vraiment, après des décennies d’invisibilité.
Plusieurs créations témoignent de cette émergence progressive :
- Perdus entre deux rives, les Chibanis oubliés (2014) : documentaire de Rachid Oujdi, 52 minutes, diffusé notamment sur France 24, qui suit des anciens travailleurs maghrébins partagés entre la France et le Maghreb.
- Paroles de Chibani(a)s (2004) : film documentaire de 58 minutes retraçant l’émigration de la première génération maghrébine, principalement dans la région marseillaise.
- Chibanis d’ici : documentaire breton consacré aux immigrés marocains de la première heure installés dans l’Ouest de la France.
- Chibanis, Chibanias : portraits d’une génération sans histoire ? : exposition photographique d’Abed Abidat, présentée à Marseille de janvier à avril 2025, à la bibliothèque de l’Alcazar, rendant hommage aux personnes arrivées du Maghreb entre 1940 et 1970.
Ce n’est pas un hasard si ces œuvres se multiplient. La société française commence, lentement, à reconnaître ce qu’elle a si longtemps ignoré.
Chibani, chibania : et le féminin dans tout ça ?
Le féminin de chibani, c’est chibania (pluriel : chibanias). Derrière ce mot, une réalité souvent passée sous silence. Les chibanias sont ces femmes immigrées âgées, venues en France sur le tard pour rejoindre un mari vieillissant, ou y ayant passé leur vie dans l’ombre. Veuves pour beaucoup, vivant de pensions de réversion dérisoires, elles cumulent une triple invisibilité : celle de l’âge, celle de l’immigration, et celle du genre. Un rapport de l’université Lyon 2 souligne les processus d’invisibilité spécifiques qui pèsent sur ces femmes immigrées vieillissantes. Parler de chibanis sans parler de chibanias, c’est raconter une histoire à moitié.
Pourquoi ce mot mérite mieux qu’une simple définition
Chibani n’est pas un mot comme les autres. Ce n’est pas une entrée neutre dans un dictionnaire. C’est un mot qui porte une époque, une promesse non tenue, une génération entière réduite au silence par commodité sociale. Quand le Larousse l’intègre dans ses pages, quand l’armée l’utilise encore dans ses rangs, quand des expositions lui consacrent des mois entiers dans des bibliothèques publiques, ce n’est pas de la nostalgie. C’est de la mémoire active.
Nous avons tendance à croire que les mots sont des enveloppes vides qu’on remplit comme on veut. Chibani prouve le contraire : certains mots résistent, accumulent, témoignent. Ignorer ce qu’il contient, c’est ignorer une part de ce que la France est vraiment.
Un chibani, ce n’est pas un vieux. C’est un homme que l’histoire a usé sans jamais lui demander son avis.







