La Belgique se fissure, lentement mais sûrement. À chaque crise institutionnelle, à chaque négociation flamande qui repousse encore un peu plus les francophones dans leurs retranchements, une idée resurface. Une idée qui dérange, qui fascine, qui effraie : et si la Wallonie redevenait française ? Vous connaissez peut-être ce sentiment étrange d’appartenir à un pays qui n’existe plus vraiment, où deux peuples cohabitent sans jamais vraiment se rencontrer. Les Flamands regardent vers le nord, construisent leur nation. Et les Wallons ? Nous nous retrouvons orphelins d’une Belgique qui n’a jamais vraiment été la nôtre. Le rattachisme, cette doctrine qui prône le retour de la Wallonie dans le giron français, n’est pas une lubie de quelques nostalgiques. C’est un projet politique qui traverse l’histoire belge depuis sa création même, porté par la conviction que 1830 fut une erreur historique. Nous allons explorer ensemble ce courant méconnu, ses racines profondes, ses figures oubliées et sa résurgence contemporaine. Car face à l’éclatement programmé du royaume, la question n’est peut-être plus de savoir si la Wallonie rejoindra la France, mais quand.
Le rattachisme : une idéologie née d’un divorce annoncé
Le rattachisme, appelé plus justement réunionisme par ses partisans, constitue un courant politique irrédentiste qui prône l’intégration de la Wallonie et potentiellement de Bruxelles au sein de la République française. Ce terme de rattachisme est un belgicisme apparu dès 1830, au moment même de la création de la Belgique. Mais les réunionistes rejettent ce mot avec force, et pour cause : il suggère une annexion, un rattachement artificiel à un ensemble étranger. Or, selon eux, il s’agit d’un retour, d’une réunification avec une patrie dont la Wallonie n’aurait jamais dû être séparée.
Cette nuance sémantique révèle toute la dimension irrédentiste du mouvement. Pour les réunionistes, la période française de 1795 à 1815 ne fut pas une occupation étrangère mais l’expression naturelle d’une identité commune. La construction de la Belgique en 1830 apparaît comme une erreur historique à corriger, une déchirure imposée par les grandes puissances européennes soucieuses de créer un État-tampon entre la France et les Pays-Bas. L’objectif affiché reste l’intégration de la Wallonie, accompagnée si possible de Bruxelles, à la France, avec un statut particulier à négocier qui préserverait certaines spécificités régionales.
1830-1902 : les racines d’une séparation jamais acceptée
L’histoire commence véritablement en 1794, lorsque les armées révolutionnaires françaises conquièrent les Pays-Bas autrichiens et la Principauté de Liège. Le 1er octobre 1795, la Convention vote l’annexion officielle de ces territoires à la République française. Pendant vingt ans, jusqu’en 1815, la Wallonie vit au rythme français. Les institutions de l’Ancien Régime s’effondrent, les départements remplacent les anciennes provinces, le Code civil s’impose. Cette période marque profondément les mentalités wallonnes, créant des liens qui ne se briseront jamais vraiment.
La défaite de Napoléon à Waterloo met fin à cette union. Le Congrès de Vienne, en 1815, rattache ces territoires au royaume des Pays-Bas de Guillaume Ier d’Orange. Quinze années plus tard, la révolution de 1830 éclate. C’est là qu’apparaissent les premiers rattachistes. Alexandre Gendebien, figure majeure de la révolution belge, avoue ouvertement qu’il était réunioniste et qu’il a espéré, dès août 1830, tirer parti de la révolution de Juillet en France pour ramener la Belgique dans le giron français. Républicain convaincu, il aurait préféré une réunion avec la France plutôt que la création de ce nouveau royaume artificiel. Mais le gouvernement provisoire en décide autrement, et proclame l’indépendance.
Le rattachisme se structure véritablement en 1902 avec le comte Albert du Bois, aristocrate wallon qui publie son célèbre « Catéchisme du Wallon ». Dans cette brochure largement diffusée, il affirme que les Wallons ont le même sang que les Français, celui des Romains, des Gaulois et des Francs. Il considère que les Wallons et les Français du nord de la Loire partagent une identité commune, et qu’il n’existe pas de Belges à proprement parler. Son engagement lui coûte son poste de secrétaire de la délégation belge à Paris après la publication de son pamphlet « Belges ou Français ? » en 1902. La revue « Réveil wallon » se fait l’écho de ces idées clairement francophiles.
La domination francophone : quand les Wallons régnaient sur la Belgique
Voici le paradoxe que personne n’ose vraiment regarder en face : pourquoi diable vouloir quitter un État qu’on dominait totalement ? Car la Belgique du XIXe siècle et du début du XXe siècle fut avant tout une Belgique francophone, dirigée par et pour les francophones, malgré une majorité démographique néerlandophone. La Wallonie, moteur économique du jeune royaume grâce à son industrialisation précoce, imposait sa langue et sa culture à l’ensemble du pays.
Le symbole le plus frappant de cette domination ? La Constitution de 1831, rédigée exclusivement en français. Vous avez bien lu : le texte fondateur de la Belgique n’existait officiellement que dans une seule langue. Il faudra attendre 1967, soit 136 ans plus tard, pour qu’une version néerlandaise obtienne enfin la même valeur juridique. Le français était la langue du projet national belge, la langue de l’administration, de l’armée, de la justice, de l’enseignement supérieur. Les Flamands qui voulaient réussir devaient se franciser, et beaucoup le firent. Le suffrage censitaire, qui réservait le vote aux plus riches, garantissait la mainmise des élites francophones sur le pouvoir politique.
Mais ce rapport de force s’est progressivement inversé. Les revendications flamandes, timides au départ, se sont faites de plus en plus pressantes. Le poids démographique et économique de la Flandre a basculé. Les Wallons, de dominants, sont devenus minoritaires. Cette bascule explique en partie la renaissance du rattachisme : quand on perd le contrôle d’un État qu’on a longtemps dirigé, l’idée de rejoindre une nation plus grande et culturellement proche devient séduisante.
1945-1999 : résurgences et trahisons du rattachisme
L’après-guerre marque un moment crucial. En octobre 1945, le Congrès wallon de Liège réunit les forces vives du mouvement wallon. Le rattachisme y obtient la majorité relative des suffrages. Un instant, tout semble possible. Puis vient l’abandon. Les dirigeants wallons choisissent la voie du fédéralisme belge plutôt que la séparation. Cette trahison, car c’est bien ainsi que les rattachistes la perçoivent, inaugure une longue traversée du désert.
Pourtant, les signes avant-coureurs existaient déjà. En 1912, Jules Destrée adressait sa fameuse Lettre au Roi dans laquelle il affirmait : « Sire, il n’y a pas de Belges ». Il annonçait déjà l’impossible fusion entre Flamands et Wallons. Mais le rattachisme reste marginal pendant des décennies, considéré comme une chimère d’intellectuels nostalgiques.
La résurrection intervient dans les années 1990 avec Maurice Lebeau et son Mouvement wallon pour le retour à la France. L’homme refuse de voir la Wallonie sombrer dans une Belgique devenue coquille vide. Le 27 novembre 1999, à Charleroi, au Palais des Beaux-Arts, la fondation du Rassemblement Wallonie-France marque un tournant. Paul-Henry Gendebien, descendant du révolutionnaire Alexandre Gendebien, prend la tête du mouvement. Deux personnalités françaises assistent à la création : Georges Sarre, proche de Jean-Pierre Chevènement, et Paul-Marie Couteaux, eurodéputé. Mais la réalité électorale reste cruelle : jamais plus de 2% des voix. Le désabusement guette.
Le projet politique : une 23e région française ou un statut d’exception ?
Concrètement, que veulent les rattachistes ? Leur projet prévoit la transformation de la Wallonie en 23e région française. Les cinq provinces wallonnes, Brabant wallon, Hainaut, Liège, Luxembourg et Namur, deviendraient autant de départements français. Simple sur le papier, complexe dans la réalité.
Le cas de Bruxelles pose question. La capitale belge, officiellement bilingue mais majoritairement francophone dans les faits, deviendrait une région à part entière qui conserverait sa place au sein de l’Union européenne. Certains projets évoquent même un corridor territorial reliant Bruxelles à la Wallonie via les six communes à facilités linguistiques de la périphérie bruxelloise.
Le projet Lenain-Maus de 2009 va plus loin en proposant une architecture constitutionnelle sophistiquée. Il suggère la création d’un titre spécial « De la Wallonie » dans la Constitution française, garantissant un statut d’intégration-autonomie. La Wallonie ne serait pas une région française comme les autres, mais bénéficierait de compétences élargies, à l’image de ce que sont la Corse ou les collectivités d’outre-mer. Un compromis entre intégration pleine et respect des spécificités locales.
| Critère | Statut actuel (Wallonie belge) | Statut projeté (région française) |
|---|---|---|
| Compétences régionales | Larges (économie, emploi, aménagement du territoire, environnement, agriculture, logement) | À négocier, probablement réduites mais avec garanties constitutionnelles spécifiques |
| Autonomie législative | Décrets avec force de loi dans les matières régionales | Limitée, soumise à la loi française, possible statut particulier type Corse |
| Représentation nationale | Parlement wallon + sièges à la Chambre et au Sénat belges | Députés et sénateurs français élus en Wallonie, possible assemblée régionale consultative |
| Organisation territoriale | 5 provinces wallonnes | 5 départements français |
| Poids politique | Minorité au sein de la Belgique (environ 32% de la population) | Environ 8% de la population française (3,6 millions de Wallons pour 67 millions de Français) |
Pourquoi cette idée séduit (ou effraie) aujourd’hui
Soyons francs : les Wallons sont orphelins. La Belgique qu’ils ont connue, celle où le français régnait en maître, n’existe plus. Les Flamands construisent méthodiquement leur État dans l’État, avec leurs institutions propres, leur parti nationaliste au pouvoir, leur projet confédéral qui vide l’autorité fédérale de toute substance. Face à ce nationalisme flamand assumé, vigoureux, conquérant, que reste-t-il aux Wallons ?
Contrairement aux Flamands qui ont construit une identité nationale forte, les Wallons n’ont jamais développé de sentiment national wallon propre. Ils se sentent francophones, belges par habitude, wallons par défaut. Cette absence de colonne vertébrale identitaire rend le rattachisme séduisant : pourquoi inventer une nation wallonne ex nihilo quand on peut rejoindre une grande nation qui partage notre langue, notre culture, notre sensibilité ?
Mais il y a les non-dits, ceux qu’on évoque à voix basse. Le déclin économique wallon est une réalité brutale. La région qui fut le berceau continental de la Révolution industrielle, deuxième puissance industrielle mondiale au XIXe siècle derrière l’Angleterre, s’est effondrée. Bassins miniers sinistrés, sidérurgie morte, chômage endémique. La Wallonie dépend des transferts financiers flamands, et les Flamands le savent, le répètent, le martèlent. Cette dépendance est humiliante. Le rattachisme apparaît alors comme un dernier recours face au vide identitaire et à la déchéance économique.
L’expression « Paris à Bruxelles » fait trembler les Flamands. L’épouvantail d’une Wallonie française, ce serait la France aux portes d’Anvers, l’influence parisienne au cœur du plat pays. Cette peur flamande, paradoxalement, donne une consistance au projet rattachiste. Nous le constatons : plus la menace indépendantiste flamande se précise, plus le rattachisme trouve des oreilles attentives en Wallonie.
Le Rassemblement Wallonie-France : portrait d’un mouvement marginal mais tenace
Fondé en 1999, le Rassemblement Wallonie-France (RWF) incarne aujourd’hui la principale structure rattachiste. Sa section bruxelloise, le Rassemblement Bruxelles-France (RBF), milite pour que la capitale suive la Wallonie dans son hypothétique réunion avec la France. Paul-Henry Gendebien, décédé en mai 2024 à l’âge de 84 ans, en fut le président fondateur jusqu’en 2012, avant de passer le flambeau à Laurent Brogniet.
Le positionnement du RWF se veut centre-gauche, républicain, attaché aux valeurs de la francophonie et du pluralisme. La stratégie repose sur la démocratie : un référendum permettrait aux Wallons et aux Bruxellois de décider librement de leur avenir. Le mouvement organise régulièrement des États généraux, comme ceux de Liège en 2009 animés par Jules Gheude, pour maintenir le débat vivant.
Les revendications concrètes du RWF s’articulent autour de plusieurs axes principaux :
- Organisation d’un référendum démocratique sur l’avenir institutionnel de la Wallonie en cas d’éclatement de la Belgique
- Négociation d’un statut d’intégration-autonomie pour la Wallonie au sein de la République française
- Garantie du maintien de Bruxelles comme capitale européenne et région francophone à statut spécial
- Création d’un corridor territorial reliant Bruxelles à la Wallonie via les communes francophones de la périphérie
- Transformation des provinces wallonnes en départements français tout en préservant certaines spécificités culturelles et institutionnelles
- Préparation d’un projet constitutionnel français intégrant un titre spécifique sur la Wallonie
Les scores électoraux restent confidentiels, oscillant autour de 1 à 2% des voix lors des scrutins régionaux wallons. Un échec patent si l’on raisonne en termes de conquête du pouvoir. Mais le RWF se définit lui-même comme un « parti éveilleur des consciences », un « parti de devoir et non de pouvoir ». La pertinence du débat qu’il soulève dépasse largement son poids électoral. Car la question posée reste fondamentale : que devient la Wallonie le jour où la Flandre choisit l’indépendance ? Cette interrogation, le RWF la maintient vivante, coûte que coûte, avec une ténacité qui force le respect même quand on ne partage pas le projet.







