Vous votez tous les cinq ans, parfois moins. Vous regardez les résultats tomber à la télévision, et quelque chose, à un moment, vous échappe. Ce sentiment diffus que la décision était déjà prise avant que vous ne posiez le bulletin dans l’urne. Ce n’est pas du cynisme, c’est une expérience partagée par des millions de Français.
L’assemblée citoyenne est née précisément de cette frustration. Pas comme une utopie de philosophes en chambre, mais comme une réponse concrète, testée dans des dizaines de pays, qui a parfois changé des constitutions entières. Le principe est simple : on tire au sort des citoyens ordinaires, on leur donne le temps et les ressources pour délibérer, et on écoute ce qu’ils ont à dire.
Simple à formuler. Beaucoup plus complexe à mettre en oeuvre, et encore plus à respecter une fois les recommandations sur la table. C’est ce que nous allons voir ensemble.
Une idée vieille comme Athènes, revenue par la fenêtre
On a tendance à présenter l’assemblée citoyenne comme une innovation démocratique du XXIe siècle. C’est oublier qu’Athènes fonctionnait déjà ainsi, cinq siècles avant notre ère. L’Ecclesia, l’assemblée du peuple athénien, votait les lois, élisait les stratèges et distribuait les budgets de la ville. La participation était directe, massive, et le tirage au sort désignait les magistrats chargés de faire tourner la cité au quotidien.
Ce n’est pas si différent, au fond, des jurés d’assises que nous connaissons tous. Quand vous êtes convoqué pour siéger dans un procès criminel, vous n’êtes pas élu, vous ne vous êtes pas porté volontaire, vous avez été tiré au sort. Et pourtant, personne ne conteste la légitimité de ce verdict. Les démocraties modernes ont conservé ce principe dans la sphère judiciaire, tout en l’abandonnant presque entièrement dans la sphère politique, au profit de l’élection comme seul mode de désignation légitime. Ce glissement a eu un coût : une classe politique de plus en plus homogène, de plus en plus éloignée de la diversité réelle de la société.
Ce qui distingue vraiment une assemblée citoyenne d’un simple sondage
Première confusion à dissiper : une assemblée citoyenne n’est pas un sondage d’opinion. Dans un sondage, on vous pose une question froide, vous répondez en trente secondes avec ce que vous savez déjà, et on agrège les réponses. Dans une assemblée citoyenne, le processus est radicalement différent. Les participants délibèrent, c’est-à-dire qu’ils s’informent, entendent des points de vue contradictoires, débattent entre eux, et construisent collectivement un avis.
La délibération est l’élément central du dispositif. Les membres de l’assemblée auditionnent des experts, des scientifiques, des représentants associatifs, des élus. Ils posent des questions, confrontent les arguments, et prennent le temps de changer d’avis, ce que les politiques ne peuvent presque jamais se permettre publiquement. Le résultat n’est pas une opinion brute, c’est un avis construit, informé, nuancé.
Il existe plusieurs formats, qu’il vaut mieux ne pas confondre. Les assemblées temporaires, souvent appelées Conventions citoyennes ou Jurys citoyens, sont convoquées pour traiter un sujet précis et délimité : la réforme électorale, le climat, le droit à l’avortement. D’autres assemblées fonctionnent de manière permanente, comme en Communauté germanophone de Belgique, où une instance citoyenne siège en parallèle du Parlement élu.
Comment ça se passe concrètement, de la sélection au vote
Le fonctionnement d’une assemblée citoyenne suit une logique précise, que les expériences accumulées depuis une vingtaine d’années ont progressivement rodée. Prenons l’exemple irlandais, souvent cité comme référence : l’assemblée était composée de 99 citoyens tirés au sort selon une stratification rigoureuse, tenant compte de l’âge, du sexe, de la classe sociale et de la répartition géographique. Une centième personne, une juge suprême à la retraite, en assurait la présidence.
Le processus se déroule généralement en plusieurs phases bien distinctes. Le tirage au sort ouvre la séquence, mais il ne suffit pas à lui seul. Voici les étapes clés qui structurent le travail de l’assemblée :
- Tirage au sort stratifié : les participants sont sélectionnés pour que l’assemblée soit un miroir statistique de la population, en termes d’âge, de genre, d’origine sociale et de territoire.
- Phase d’information : les membres auditionnent des experts aux points de vue contradictoires, sur plusieurs week-ends étalés dans le temps.
- Délibération en petits groupes : des facilitateurs professionnels encadrent les échanges pour que chaque voix soit entendue à égalité.
- Vote ou recommandation finale : l’assemblée produit un document, transmis au parlement ou soumis à référendum selon les règles fixées à l’avance.
Un calendrier type s’étend sur plusieurs mois, avec des sessions de travail concentrées sur des week-ends. Ni trop court pour que les participants aient le temps d’absorber la complexité des sujets, ni trop long pour qu’ils restent mobilisés. C’est cet équilibre qui permet à des citoyens ordinaires de produire des recommandations d’une qualité que les élus eux-mêmes peinent parfois à égaler. La suite montre que ce n’est pas qu’une belle théorie.
Ce que ça a changé là où ça a vraiment été essayé
L’Irlande reste, à ce jour, le cas le plus convaincant. Trois assemblées citoyennes successives ont conduit à des révisions constitutionnelles majeures : la légalisation du mariage pour tous en 2015, puis celle de l’avortement en 2018. Sur ce dernier point, le référendum a abouti à 66,4 % de votes favorables, avec une participation historique de près de 65 %, dans des proportions quasi-identiques aux recommandations de l’assemblée. Le mini-public avait anticipé, et formalisé, un changement d’opinion qui traversait déjà la société irlandaise, sans que personne n’ose encore le dire à voix haute.
En France, la Convention Citoyenne pour le Climat, lancée en octobre 2019, a réuni 150 citoyens tirés au sort pendant neuf mois de travaux intensifs. Leurs propositions ont alimenté des lois, avec des fortunes très inégales selon les sujets. Ce qui est moins souvent dit, et qui mérite d’être rappelé : avant l’expérience irlandaise, aucune assemblée citoyenne dans le monde n’avait réellement débouché sur un changement politique mesurable. Ni en Belgique, ni aux Pays-Bas, ni en Colombie-Britannique, ni en Islande. Le processus seul ne garantit rien. Le contexte institutionnel qui l’entoure fait toute la différence.
Le point noir que personne ne veut vraiment voir
Soyons directs : la promesse démocratique de l’assemblée citoyenne a souvent été instrumentalisée. Selon une enquête menée en mai 2025 auprès de 2 500 Français par l’institut Verian pour le Cevipof, parmi les 35 % de personnes qui ne font pas confiance à ces dispositifs, plus de la moitié les considèrent comme « une arnaque qui permet aux politiciens de gagner du temps et de faire de la communication ». Ce jugement est sévère, mais il n’est pas sans fondement.
Le problème structurel est le suivant : qui fixe le sujet traité ? Qui choisit les experts qui vont informer les débats ? Et surtout, qu’advient-il des recommandations une fois rendues ? Dans la plupart des cas, les élus conservent le droit de n’en retenir que ce qui les arrange. L’exemple irlandais montre d’ailleurs que les recommandations sur le vieillissement de la population et le climat ont été largement ignorées, quand celles sur le mariage pour tous et l’avortement ont été suivies d’effet. La volonté politique demeure le filtre décisif.
Une assemblée citoyenne sans mécanisme contraignant reste un outil consultatif. Les assemblées ne concernent qu’un nombre restreint de citoyens, et leurs travaux, aussi rigoureux soient-ils, ne se transforment pas en politique publique par la seule force de leurs arguments. Le couplage avec un référendum serait un levier autrement plus puissant. Mais justement, ce couplage est rare. Ce qui nous ramène à ce qui se passe en France.
En France, où en est-on vraiment ?
L’expérimentation française est réelle, mais fragmentée. À Paris, une Assemblée citoyenne a été créée par délibération du Conseil de Paris en octobre 2021. Ses membres, tirés au sort parmi les Parisiens, peuvent formuler des questions d’actualité, soumettre des voeux au Conseil, voire proposer des délibérations. À ce jour, quatre voeux et une délibération ont été adoptés, portant notamment sur la rénovation énergétique des logements et l’amélioration de la prise en charge des personnes sans abri. C’est concret. C’est modeste. C’est un début.
À Poitiers, l’Assemblée citoyenne et populaire fonctionne sur un principe de co-construction entre habitants tirés au sort, élus et agents municipaux. Elle s’est saisie des incivilités dans l’espace public lors de son premier cycle, puis de l’alimentation de qualité. Des sujets proches de la vie quotidienne, loin des grandes abstractions institutionnelles.
À l’échelle nationale, les chiffres de l’enquête DeCoDe de mai 2025 sont parlants : 67 % des Français estiment que la participation citoyenne à ces conventions est une bonne chose, et 53 % se déclarent favorables au remplacement du Sénat par une chambre tirée au sort. Pourtant, rien dans la législation française n’oblige aujourd’hui à mettre en place ces assemblées, ni à prendre en compte leurs résultats. Le vide juridique est total. Ce qui laisse entier la question de fond.
Ce que ça dit de nous, et de ce que nous voulons vraiment
La montée en puissance des assemblées citoyennes n’est pas un phénomène isolé. Elle s’inscrit dans une crise de confiance politique profonde et documentée. Jean-Michel Fourniau, chercheur au CNRS et spécialiste de la participation publique, formule le diagnostic avec clarté : « Aujourd’hui, les citoyens ne se reconnaissent plus dans leurs élus, il y a un problème de légitimité. » Ce n’est pas une opinion partisane, c’est un constat scientifique.
La vraie question n’est pas de savoir si les assemblées citoyennes fonctionnent en théorie. Les expériences accumulées montrent qu’elles peuvent produire des délibérations de haute qualité, que des citoyens ordinaires sont capables de se saisir de sujets complexes et d’en tirer des recommandations nuancées. La question est de savoir dans quel système institutionnel on les insère, et quelle force contraignante on leur donne.
Sans ce cadre, sans cette volonté politique d’aller au bout, une assemblée citoyenne reste un beau geste démocratique sans lendemain. Servir du thé à quelqu’un qui a soif, c’est une attention. Lui donner accès à une source, c’est autre chose.







